Mieux comprendre les échouages des pétrels à La Réunion pour orienter les décisions

L’île de La Réunion en tant qu’île urbanisée connaît dans son histoire récente une augmentation importante du déploiement des lumières artificielles tant en nombre de points lumineux installés qu’en terme d’intensité lumineuse observée et mesurée. Nous pouvons y constater que les éclairages artificiels augmentent la luminosité du ciel nocturne, créant l’effet le plus visible de la pollution lumineuse – un halo artificiel (Falchi et al. 2016). Ce halo lumineux perceptible à distance est responsable chaque année de l’échouage de nombreux jeunes procellaridés (pétrels et puffins) qui se sont élancés pour la première fois de leur colonie de naissance située dans les ravines ou sur les hauts sommets, 2000 à 3000 oiseaux sont ainsi pris en charge chaque année par le réseau de sauvetage de la SEOR.

Vue nocturne depuis le Grand Benare ( photo : P. Vasselin)

Évolutions annuelles du nombre d’oiseaux échoués signalés à la SEOR

Cette menace supplémentaire d’origine humaine impacte localement la survie des jeunes oiseaux de 2 espèces de pétrels menacés de disparition : le Pétrel de Barau (Pterodroma Baraui) en danger d’extinction (UICN 2016) et le Pétrel noir de Bourbon (Pseudobulweria aterrima)en danger critique d’extinction (UICN 2016). Mais également de 2 espèces de puffin, le Puffin tropical (Puffinus bailloni) et le Puffin du Pacifique (Ardenna pacifica) non menacés globalement.

Lumière et pétrels, que se passe-t-il?

Les sites de reproduction utilisés par ces espèces sont préservés de la pollution lumineuse car il sont situés à distance des centres urbains et seulement illuminés par la lune et les autres corps célestes. Alors que les jeunes oiseaux sont mués par un instinct qui les poussent vers la lumière (phototropisme) lors de leur premier envol, ils confondent lumières artificielles et lumières naturelles nocturnes. . Ce fort contraste lumineux entre les zones urbaines éclairées la nuit et les zones naturelles plutôt obscures auxquelles les jeunes sont habitués, accentue leur sensibilité à la lumière et provoquent des échouages, parfois massifs (jusqu’ à 200 individus en quelques heures). à proximité des zones d’activités humaines nocturnes. Cette sensibilité est d’autant plus forte que les lumières sont proches des sites de nidification. Les « pluies de pétrels » qui s’abattent parfois sur Cilaos lors du mois d’avril, période d’envol des jeunes Pétrels de Barau, en sont la manifestation la plus évidente. Une autre explication de cet attrait pour la lumière serait la confusion que les oiseaux feraient avec les proies bioluminescentes dont ils se nourrissent.

Améliorer les connaissances pour mieux protéger.

La prise de conscience de l’impact des lumières artificielles sur les oiseaux marins nocturnes de La Réunion sera plus forte lorsque les « pétrels » seront reconnus par la population de La Réunion comme une part importante du patrimoine naturel et culturel local. Pétrels et puffins sont intégrés dans de nombreux contes et légendes et souvent considérés comme des oiseaux de mauvais augures. Les campagnes de sensibilisation débutées il y a 20 ans font petit à petit changer le regard sur ces espèces. Cependant les connaissances étayées sur ces oiseaux marins sont d’une histoire récente. La 1ère colonie de Pétrel de Barau a été découverte seulement en 1995 tandis que la redécouverte des sites de nidification du Pétrel noir de Bourbon n’intervient qu’en novembre 2016. Les suivis scientifiques ont débuté il y a moins de 15 ans. Le moment est venu d’amplifier les actions de pédagogie et de transfert des savoirs.

La diffusion d’un ensemble d’informations mêlant données spatialisées et séries temporelles concernant les échouages a pour but d’améliorer la compréhension fine des enjeux de conservation touchant les espèces désorientées par les lumières artificielles nocturnes (LAN). L’autre enjeu est de faire appréhender aux élus, aux gestionnaires et au grand public que la préservation des pétrels s’inscrit dans une démarche globale de préservation de l’environnement nocturne et de transition énergétique. A l’heure actuelle, la production d’énergie à La Réunion repose sur la consommation d’énergie fossile (64% en 2015, 66% en 2016, source Observatoire Energie Réunion) et l’éclairage publique représente le premier pôle de facturation pour les communes. Les pétrels peuvent devenir de facto le porte étendard d’une stratégie ambitieuse pour associer préservation de l’environnement nocturne et sa biodiversité et amélioration du cadre de vie pour la population réunionnaise.

L’enjeu principal qui repose sur la baisse des intensités lumineuses émises par les zones urbanisées est bien de faire baisser le nombre d’oiseaux qui s’échouent annuellement. Si le nombre total d’oiseaux échoués est difficile à estimer avec précision du fait des connaissances encore parcellaires sur les phénomènes de déclenchement des échouages (longueur d’ondes des lumières les plus impactantes, rôle de la climatologie (vent, nébulosité),…) il est clairement établi que les oiseaux sont majoritairement recueillis dans les sites fortement éclairés et très fréquentés où la population a été au préalable sensibilisée sur la problématique des échouages d’oiseaux marins.

Actuellement, le niveau de connaissance sur les cycles de reproduction des pétrels et puffin est satisfaisant et nous permet de prévoir à l’avance les périodes où le risque d’échouage est élevé. La bancarisation et l’analyse des données spatialisées des échouages des pétrels et puffins permet de pointer les secteurs de l’île qui présentent le plus de risque pour ces oiseaux. Ces ptérodromes1 ont été identifiés dans toutes les communes de l’île. Toutes ces informations sont compilées dans des atlas communaux de pollution lumineuse associés au risque échouage élaborés par le LIFE+Pétrels. Ainsi, l’accompagnement des communes selon leur impact aura vocation à mieux faire appréhender la nécessité de soutenir la solidarité écologique pour répondre aux enjeux de conservation. Les informations détaillées portent sur les 4 espèces concernées par les échouages puisque jusqu’alors l’essentiel des communications portaient sur les « nuits sans lumière » programmées au mois d’avril et concernaient exclusivement le Pétrel de Barau. Voici, par exemple, la liste des communes où des Pétrels noirs de Bourbon ont été découverts entre 1970 et 2017 (n=52). Ce classement fait apparaître la nécessité de travailler à l’échelle de toute la micro-région sud de l’île pour mettre en œuvre des mesures de gestion des LAN en relation avec les nécessités de conservation d’une espèce particulièrement menacée.

Ces documents ont vocation à être communiqués aux communes dans le cadre de rencontres bilatérales pour permettre de mieux orienter les politiques de rénovation des parcs d’éclairage et responsabiliser les gestionnaires aux enjeux de conservation des espèces évoluant dans les espaces naturels et urbains nocturnes. L’objectif suivant sera d’engager des réflexions globales pour la création de trames noires à l’échelle de l’île de La Réunion.

Martin Riethmuller

1 jeu de mot mêlant la racine latine pterodroma qui est le nom de genre du Pétrel de Barau et un lieu de course. La course ici est contre la montre pour sauver les oiseaux échoués. Merci à Yannick Zitte (ATE secteur sud du parc national) pour la paternité de cette expression.

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